
Tomboy, de Cécile Sciamma, 2010, France, avec Zoé Héran
Tomboy est l’histoire d’une petite fille qui voudrait être un garçon, d’une personne qui voudrait en être une autre.
Laure, 10 ans, rêverait de devenir un Michaël : un déménagement dans un nouveau quartier, et l’intégration à une nouvelle bande de copains, lui donnent l’occasion de mettre à exécution ce projet. Le temps d’un été, elle entre dans la peau d'un petit mec imaginaire, qui joue au foot, crache par terre, se bat pour défendre sa petite sœur Jeanne et connaît son premier émoi amoureux avec Lisa. Tôt ou tard, évidemment, la vérité se révélera au grand jour…
Ce qui m’a le plus touchée dans ce film, c’est la façon dont la réalisatrice honore l’enfance non pas en posant sur elle le regard bienveillant d’un adulte qui se souvient, mais en l’observant avec la curiosité sans idée préconçue d’un être sans passé qui découvre.
Tomboy, c’est l’anti-Ruban blanc (film que j’ai par ailleurs beaucoup aimé aussi, mais pour des raisons bien différentes, ndlr) : on n’y demande rien d’autre aux enfants que d’êtres des enfants, et non des petits hommes. Les émotions qu’ils éprouvent et la manière dont ils les communiquent à leurs semblables ne sont pas des brouillons de ce qui s’échangerait entre grands.
Le dénouement de la tromperie, qui donne lieu à un geste d’une grande violence psychologique sur la personne de Laure, ne doit pas s’entendre comme la manifestation de cruauté que peut exercer un groupe sur un individu différent, et se lire comme un réquisitoire contre l’intolérance. Ces sentiments ont leur logique propre, et la volonté de Sciamma d’éviter toute démarche explicative trop ostentatoire les enrobe d’un terrible mais noble mystère, comme un sourire peint par De Vinci.
Les rires et les silences de Laure et de Lisa appartiennent à une grammaire secrète dont le cours des années nous a fait perdre la clef. On entre dans leur intimité sans la troubler, on se met à leurs côtés et on les regarde vivre, sans projeter sur elles le moindre état d'âme que notre expérience de la vie nous permettrait de concevoir.
Tomboy, si féeriques que puissent être certaines scènes, ne peut donc s’entendre comme un conte : les personnages ne sont pas des archétypes, mais des individus.
Laure n’est pas le porte-drapeau de toute une génération d’enfants prisonniers d’une identité sexuelle qu’ils n’ont pas choisie et de laquelle ils pourront s’émanciper à l’adolescence si tel est leur désir.
Non, Laure est Laure, son complexe de n’avoir vu le jour garçon la définit en grande partie dans l’histoire qui nous est racontée, mais les longues séquences où on la voit évoluer dans sa cellule familiale, comme lorsqu’elle joue avec sa petite sœur Jeanne, sont là pour nous montrer qu’elle ne peut être réduite à cela.
C’est irrévocablement une sœur et une fille parmi les siens, qu’elle ne peut duper quant à son sexe et qu’elle fuira d’ailleurs pour se plonger toute entière dans son illusion en intégrant le groupe des enfants, structure sociale élargie et somme toute anonyme.
De ce fait, aucun freudisme à l’emporte-pièce ne vient gâcher la douceur de ce récit : le petit pénis de fortune que se fabrique Laure avec de la pâte à modeler pour se mettre en maillot de bain devant ses amis sans craindre d’être découverte, et qu’elle range soigneusement à la fin de la journée avec ses dents de lait, est une relique précieuse sans symbolique vaseuse.
On ne peut évidemment s’empêcher de penser au concept d’envie de phallus en réfléchissant au film quelques jours plus tard, mais rien dans la mise en scène, d’une intelligente sobriété, ne pousse à voir plus que ce que qui est montré.
Tomboy est un film plein de non-dits, de questions sans réponse, et pour autant, la langueur lumineuse dans laquelle la réalisatrice nous entraîne à la suite de cette myriade d’enfants qui vivent l’été comme un rêve sans fin, nous incite à nous laisser porter.
Tomboy est un apprentissage du regard comme fin en soi et non comme étape précédant l’analyse et le jugement. On admire les scènes de jeux des enfants, sur le bitume et à la base nautique, comme autant de ballets anarchiques, dont l’objet, la partie de foot ou la bataille d’eau, n’est que le prétexte à un dessein bien plus vital : ressentir de toute sa force chaque fibre de son corps.
Les scènes d’allégresse collective sont en effet magnifiques, car elles rendent un vibrant hommage à l’action sans but autre que la plénitude de l’action. La beauté des corps filmés par Sciamma n’est pas d’une sophistication apprêtée mais elle se ressent dans toute sa puissance car elle rappelle l’humain à la fonction primitive de ses bras et de ses jambes, le mouvement. Le point d’orgue du film est d’ailleurs la séquence où Laure et Lisa dansent à s’en briser les membres dans la chambre de cette dernière…
En définitif, une oeuvre que je conseille vivement, qui m’a donné envie de voir le premier film de sa réalisatrice, La Naissance des pieuvres, et qui me fait attendre avec impatience la prochaine apparition de Zoé Héran, dont le jeu à couper le souffle pour le personnage de Laure me laisse espérer beaucoup…
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